Algérie : De la montée en puissance de la répression policière dans un pays en pleine crise sociale il y a 773 il y a ... jours Citation('1105502','1105502','5','9248')">Reporter spam
jeudi 8 avril
2010, par S.I.
Le réseau des
syndicats EuroMaghreb a décidé, lors d’une réunion en janvier, au regard de
l’évolution de la situation sociale et du témoignage des syndicalistes
autonomes, d’organiser une délégation de soutien et d’observation à Alger au
mois de mars 2010.
Le but de cette
délégation était, outre l’expression d’une solidarité internationale, de
collecter le plus de témoignages et d’informations possibles sur l’évolution de
la situation sociale et sur l’attitude du pouvoir algérien face aux mouvements
syndicaux.
Nous avions notamment
été alertés par le refus de visa par le consulat français général d’Annaba au
représentant du Snapap, membre du réseau, qui devait participer à cette
réunion.
À ce jour, nous
n’avons toujours pas reçu de réponses satisfaisantes concernant les raisons de
ce refus de la part des autorités consulaires françaises. Le consul général
d’Alger, qui a reçu l’un des membres de la délégation, nous a cependant assuré
que les autorités françaises n’avaient reçu aucune consigne de
« blocage » des visas pour les autonomes algériens.
Des représentants de
la CGT espagnole, de la CNT et de l’Union syndicale solidaires ont ainsi pu
rencontrer l’ensemble des actrices et acteurs de l’Intersyndicale de la
fonction publique autonome, des militants de la défense des droits de l’homme,
des journalistes d’El Khabar et d’El Watan ainsi que des employés licenciés
pour activités syndicales dans des multinationales présentes au sud du pays,
notamment à Hassi-Messaoud.
À noter également,
les organisations syndicales présentes sont adhérentes du Comité international
de soutien aux syndicats autonomes algériens (CISA).
Le but de ce rapport
est de dessiner une image la plus fidèle possible de la situation sociale en
Algérie. D’emblée, nos conclusions nous amènent à constater une nette
dégradation de celle-ci, liée à la paupérisation croissante de la population et
à la répression accrue des mobilisations des principales forces démocratiques,
les syndicats autonomes de l’éducation et de la santé principalement.
État des
lieux en Algérie une société civile atomisée, la montée des émeutes et de la
révolte dans une population paupérisée
Le salaire mensuel
moyen algérien correspond à 120 euros environ. Or le coût de la vie à Alger est
l’équivalent de celui de Marseille aujourd’hui. Les denrées alimentaires de
base deviennent inaccessibles, se loger est très difficile également, en raison
du manque de logements suffisants et du prix de ceux encore disponibles. Le
salaire mensuel moyen d’un enseignant oscille entre 250 et 350 euros.
Les classes moyennes,
si elles peuvent encore être appelées ainsi, ont été très durement touchées par
cet effondrement du pouvoir d’achat lié à une inflation galopante. Le taux de
chômage chez les jeunes de moins de 25 ans est de près de 40 % ! Pourtant,
l’Algérie a aujourd’hui remboursé sa dette extérieure, le PIB est positif et le
pays dispose de près de 150 milliards de dollars de réserves, essentiellement
déposés sur des comptes à l’étranger. Les réserves en hydrocarbures (qui
assurent 98 % des exportations) sont également importantes.
Comment expliquer
cette situation ? Il est évident qu’une partie de ces ressources sont
captées depuis des années par une minorité au pouvoir, au sein de laquelle les
gradés du DRS (Direction du renseignement et de la sécurité), la police
politique omniprésente, sont les premiers à se servir. La prétendue et très
médiatisée lutte anticorruption qui est sensée se jouer aujourd’hui en Algérie
ne saurait masquer un état de fait : dans le pays, la corruption est
« sponsorisée par l’État », à tous les niveaux, comme le remarquait
l’un de nos interlocuteurs.
Il n’est donc pas
étonnant que des émeutes éclatent de plus en plus fréquemment dans tout le
pays, que ce soit à la suite d’une coupure d’électricité ou d’un match de foot
perdu, ou encore pour protester contre l’état des routes, le manque de
logements, etc. Ces émeutes atteignent aujourd’hui certains quartiers d’Alger.
Lors de nos
entretiens, les membres de la LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de
l’homme) ont insisté quant à eux sur l’atomisation de la société civile algérienne,
due en partie à des raisons historiques et en partie à la volonté du pouvoir de
restreindre les espaces de dialogue et de revendications entre les citoyens.
Pendant la
colonisation, le tissu de la société algérienne se composait essentiellement de
différentes minorités (ethniques, politiques et religieuses). Ce morcellement
s’est reproduit après l’indépendance. Ainsi, selon l’un des membres de la
LADDH, l’Algérie est encore aujourd’hui une « société de minorités dans un
régime néocolonialiste ».
Une élite dominante a
livré le pays, notamment, aux multinationales étrangères en se servant
grassement au passage.
Les seuls espaces
d’expression et de débat restent les salles des professeurs ou les salles de
repos dans les lycées et hôpitaux, par exemple. Il y a encore la solidarité
familiale, nécessaire tout simplement à la survie de certains travailleurs dans
ce contexte économique, mais plus de solidarité civile.
La grande majorité
des associations sont sous contrôle et ne servent que de façade sociale au
régime. De même, l’information est contrôlée, la désinformation une règle dans
beaucoup de journaux aux ordres. Les deux principaux quotidiens indépendants,
qui ont leurs propres infrastructures d’édition, sont El Watan (en français) et
El Khabar (en arabe).
Ils témoignent
régulièrement de la répression qui frappe les syndicats autonomes. La plus
grande difficulté que rencontrent les journalistes, selon le témoignage de ceux
d’El Khabar, est la collecte d’informations vérifiables de façon rigoureuse.
Il n’y a pas de
fluidité et de transparence dans la circulation des informations dans le pays.
Il faut aussi se méfier des rumeurs, des fausses informations destinées à
intoxiquer l’opinion publique ou à brouiller une réalité gênante dans les
sphères du pouvoir. Faire circuler de fausses informations permet ainsi de
discréditer les organes de presse.
Les journalistes
évoquent ensuite une importante pression sociale aujourd’hui dans le pays.
Après une longue période dominée par une grande léthargie, les revendications
se multiplient.
L’embellie
financière, comme nous le remarquions, n’a pas été suivie d’une évolution
palpable dans le domaine social. Ainsi, l’écart entre la situation sociale et
la situation économique réelle s’est accentué. Les droits civiques élémentaires
(droit au logement, accès aux soins, niveau de vie…) sont toujours moins
garantis et ce malgré les promesses de changement. La société civile ne
reconnaît plus ses représentants : partis, centrale syndicale
historiquement aux ordres (l’UGTA), syndicats prétendument autonomes qui font
un travail de sape systématique en brouillant les repères et les distinctions dans
l’espace public, associations vendues…
Sur quoi cela va-t-il
aboutir ? Le pouvoir a créé un vide, le système est arrivé à une impasse.
Dans un pays en pleine tourmente sociale, les forces de résistance démocratique
risquent bien de subir les premières un resserrement par des tentatives de plus
en plus violentes de mise au pas.
Grèves et
mouvements sociaux initiés par les syndicats autonomes Stratégies du pouvoir et
montée en puissance de la répression
La délégation a pu
rencontrer durant son séjour les représentant-e-s des syndicats autonomes de
l’Intersyndicale de la fonction publique : le SNAPAP (Syndicat national
autonome des personnels de l’administration publique, dont le président est
Rachid Malaoui), la coordination des sections CNES (Conseil national de
l’enseignement supérieur, CNES authentique, à ne pas confondre avec son clone
gouvernemental), le SATEF (Syndicat autonome des travailleurs de l’enseignement
et de la formation, lui aussi doublé d’un clone), le CLA (Conseil des lycées
d’Alger), le Conseil des enseignants contractuels (SNAPAP), le SPEPM (Syndicats
des professeurs de l’enseignement paramédical) et le Comité des femmes
(SNAPAP).
Nous avons également
pu rencontrer le CNAPEST (Conseil national autonome des professeurs de
l’enseignement secondaire et technique, à ne pas confondre avec le SNAPEST),
alors en pleine grève (voir communiqué du CISA ci-après) ainsi que le SNPSP
(Syndicat national des praticiens de la santé publique) et le SNPSSP (Syndicat
national des praticiens spécialistes de la santé publique), eux aussi en grève
lors de notre visite.
Dans le secteur de la
santé et de l’éducation, depuis 2009, il y a plusieurs mouvements significatifs
et suivis par les travailleurs.
Ces mouvements sont
dus pour l’essentiel aux initiatives des syndicats rencontrés et ont fait
l’objet de nombreuses tentatives d’intimidation et de répression de la part du
pouvoir (matraquages, gardes à vue, suspensions, poursuites judiciaires, menaces
de retrait de l’agrément du syndicat, etc.).
Il faut noter encore
que des grèves ont également été menées dans d’autres secteurs de la fonction
publique – les enseignants et travailleurs de la formation professionnelle, les
enseignants contractuels, les travailleurs communaux par exemple –, qui ont
aussi dû faire face à la répression et à de nombreuses pressions.
Bref rappel
de la situation syndicale en Algérie
Jusque dans les
années 1990, il n’existait depuis l’indépendance en 1962 qu’une centrale syndicale
autorisée par le pouvoir et à ses ordres : l’UGTA (Union générale des
travailleurs algériens). La brève période d’« ouverture
démocratique » (de février 1989 à juin 1991) a permis, grâce à la loi
90-02 sur le pluralisme syndical, la naissance des premiers syndicats
autonomes : le Snapap et le Satef. Ces syndicats sont d’abord vus par le
pouvoir comme un moyen d’enrayer le développement des syndicats du FIS (Front
islamique du salut).
Mais après le coup
d’État militaire de janvier 1992 et durant les terribles « années de
terreur » qui suivront (et qui feront quelque 200 000 morts), puis surtout
à partir de l’adoption en septembre 2005 de la « Charte pour la paix et la
réconciliation nationale », les syndicats autonomes vont devenir les
principales forces de résistance démocratique dans le pays. Désormais gênants
et donc indésirables, ils vont subir des pressions croissantes et des
harcèlements quotidiens. D’autant plus que le maintien de l’état d’urgence
(adopté en février 1992 et toujours en vigueur aujourd’hui) permet d’interdire
les réunions publiques, les manifestions et autres rassemblements. Le pouvoir
va aussi s’efforcer de corrompre des cadres de ces syndicats et de créer par
diverses manoeuvres des organisations « clones »1.
Cette stratégie vise
non seulement à affaiblir voire à détruire les autonomes (le CNES en a fait les
frais au début des années 2000), mais aussi à brouiller les repères et à
discréditer le véritable travail syndical : « négociations » des
clones avec le pouvoir en vue d’accords de façade, brouillage des sigles et des
réalités auprès des travailleurs et d’une presse trop souvent silencieuse sur
ces réalités.
Force est de
constater que cette stratégie a une certaine efficacité, comme en témoigne la
situation actuelle et le relatif affaiblissement de certains syndicats
autonomes. En témoigne aussi la situation dans l’Intersyndicale de l’éducation
aujourd’hui et le déroulement des dernières grèves dans le secteur.
Grèves dans
le secteur de l’éducation
Les syndicats
autonomes de l’éducation sont réellement représentatifs dans le secteur,
principalement parce qu’ils sont les seuls à lutter réellement. En 2003 et
2004, une grève qu’ils avaient organisée a été suivie par près de 90 % des
personnels à Alger et dans certaines régions.
Ce secteur doit faire
face à de nombreuses réformes depuis quelques années, réformes en partie
pensées à partir des recommandations de l’OMC (il s’agit évidemment de
restructurations visant à réduire les budgets au détriment de la qualité de
l’enseignement, comme dans d’autres secteurs, dont aujourd’hui celui de la
santé).
En outre, le salaire
des professeurs titulaires est très insuffisant, celui des contractuels encore
plus précaire, quand il leur est versé — certains ont attendu parfois des mois
avant de le recevoir (dans la wilaya de Béjaïa, certains enseignants
contractuels n’ont pas été payés pendant trois ans) —, c’est ce qui a conduit à
la grève de la faim une partie d’entre eux, des femmes essentiellement, pendant
quarante jours en 2008.
Ils réclament également
leur titularisation dans la fonction publique, l’ouverture de postes aux
concours (ce que le pouvoir ne fait qu’au compte goutte), la transparence dans
l’attribution des postes et une couverture maladie.
A l’automne 2009, le
15 novembre précisément, à l’initiative du Cnapest, les autres syndicats
autonomes entament une grève, largement suivie dans tous les niveaux du secteur
de l’éducation.
Après des annonces du
ministère, notamment l’accord de primes supplémentaires, certains syndicats
décident de geler la grève tandis que les autres préfèrent continuer dans
l’attente de la signature effective de textes. Profitant de cette division, le
pouvoir fait publier des fiches de paye d’enseignants, au contenu plus que
douteux, afin de retourner l’opinion publique contre les grévistes.
La manœuvre
fonctionne, accentue les divisions et les derniers syndicats autonomes en grève
décident de reprendre le travail… sans avoir obtenu gain de cause en
définitive.
Le 24 février, le
syndicat autonome Cnapest, avec un autre syndicat du primaire, l’Unpef, entame
à nouveau une grève (voir le communiqué qui suit). Le pouvoir la brise par des
manœuvres qui montrent une escalade dans le choix des moyens de répression. Une
semaine auparavant, le Snapest, à grand renfort de déclarations publiques,
lance seul une grève qui se solde par un échec.
Le Snapest (en
réalité un « clone » contrôlé par le pouvoir) ne participera pas à
celle qui est lancée le 24….
Aujourd’hui,
l’intersyndicale des autonomes de l’éducation apparaît divisée, les manœuvres
des clones syndicaux ainsi que l’appareil répressif mis en place par le pouvoir
ont affaibli le mouvement.
Comment la
police politique a fait pression sur des syndicalistes pour arrêter la grève
dans l’éducation (Communiqué du CISA)
Le 9 mars 2010, les
enseignants syndicalistes du Cnapest (Conseil national autonome des professeurs
de l’enseignement secondaire et technique) ont décidé de suspendre leur grève.
Massivement suivie
dans tout le pays, cette grève aura duré quinze jours. Les revendications des
grévistes portaient notamment sur le régime indemnitaire, la gestion des
oeuvres sociales et les conditions de travail (salaires dérisoires, suivi des
enseignants par la médecine du travail…).
Le CISA, qui a pu
recueillir le témoignage de nombreux syndicalistes, tient à faire connaître et
à dénoncer les pressions inadmissibles et illégales auxquelles ils ont été
soumis de la part du pouvoir pour les contraindre à reprendre le travail :
ponctions sur les salaires, menaces de « retrait d’agrément » du
Cnapest (alors qu’au regard de la loi, l’agrément du gouvernement n’est pas
nécessaire pour fonder un syndicat), menaces de radiation massive des grévistes
(mais où trouver dès lors près de 50 000 enseignants ? Cela montre le peu
de cas que le pouvoir fait de la qualité de l’enseignement).
La grève a enfin été
déclarée « illégale » par une cour d’Alger aux ordres (là encore,
décision elle-même totalement illégale). Jusqu’à présent, le pouvoir s’était
contenté d’ordonner l’arrêt de certaines grèves, et cela dans l’illégalité
encore.
Mais face à cette
grève particulièrement déterminée, l’escalade des pressions a atteint un sommet
avec des menaces directes formulées par des officiers de la police politique
(le DRS, Département du renseignement et de la sécurité, ex-Sécurité militaire)
sur les responsables du Cnapest. Ces activités de basse police montrent que le
pouvoir algérien entend toujours gérer les conflits sociaux par l’intimidation
et la violence.
Le CISA constate donc
une escalade dans le harcèlement et la répression que subissent les syndicats
autonomes algériens et, plus généralement, toutes les forces qui luttent pour
plus de démocratie et de justice dans le pays. Le CISA dénonce fermement les
manœuvres des appareils sécuritaires et notamment de la police politique,
visant à briser une grève à la fois légitime et légale.
Ces pressions
révèlent à nouveau, s’il en était besoin, la nature du pouvoir réel en Algérie,
détenu par les chefs d’une police politique qui instrumentalise un gouvernement
et une justice aux ordres, et qui n’hésite pas à leur faire bafouer ouvertement
les lois d’une « démocratie » de pure façade.
Le CISA réaffirme son
soutien sans réserve aux syndicats autonomes algériens.
Grève dans le
secteur de la santé
Le 23 novembre 2009,
à l’appel du SNPSP et du SNPSSP, les professionnels de la santé se mettent en
grève et n’assurent plus qu’un service minimum qu’ils ont eux-mêmes organisé.
La grève est devenue
illimitée le 21 décembre. Les revendications portent sur une réévaluation des
grilles de salaires, des régimes indemnitaires et des logements de fonction. Un
généraliste gagne environ 300 euros par mois, un spécialiste 400.
Les grévistes
dénoncent aussi une réforme qu’ils considèrent comme une privatisation larvée
du système hospitalier et du système de santé en général. Le tableau qu’ils
nous ont dressé de l’accès aux soins et des carences de moyens est déjà
consternant dans son état actuel.
Comme pour les enseignants,
la grève a été déclarée illégale par une cour de justice d’Alger Une campagne
de diffamation a été orchestrée par le pouvoir afin de discréditer le
mouvement. Les syndicats ont aussi été menacés de retraits d’agréments et les
grévistes de radiation, en sus des retenues sur salaire.
Le 10 février 2010,
un sit-in de protestation devant le palais présidentiel a été violemment
réprimé par la police et la garde mobile ; des femmes ont été bousculées
violemment par les policiers, rapporte El Watan dans son édition du 11 mars.
À l’heure où ce
rapport est rédigé, les professionnels de la santé sont toujours en grève,
celle-ci est la plus longue de l’histoire des mouvements sociaux en Algérie.
Dans ce cas aussi, les témoignages portant sur les pressions et les menaces du
pouvoir pour faire cesser la grève sont nombreux…
Droits des
femmes : Le bilan dressé par le Comité des femmes du Snapap
Les principaux
combats du Comité des femmes portent d’abord sur les violences et les
différentes formes de harcèlement que subissent les femmes sur leur lieu de
travail. Il n’y a pas de loi les protégeant de ces agressions ! Celles qui
osent porter plainte sont en général condamnées par la justice pour
diffamation, parfois à de la prison avec sursis et perdent leur travail, sans
grand espoir d’en retrouver un autre.
Le Comité vient
d’élaborer un questionnaire sur le harcèlement dans le milieu professionnel,
qu’il entend bien diffuser très largement dans le cadre d’une campagne de
sensibilisation sur ce sujet.
Les représentantes du
Comité évoquent une situation pire encore dans les multinationales. Les cas de
harcèlement administratif et sexuel y sont encore plus nombreux.
Meryem Medhi, en
grève de la faim pendant 79 jours (à partir du 9 décembre 2009), a contribué à
lever le voile sur les conditions de travail dans ces firmes ; elle a été
licenciée par British Gas en raison de ses activités syndicales (voir plus
loin).
Les membres du Comité
dénoncent également la législation portant sur les congés maternité dans la
fonction publique, législation qui consacre la discrimination sexuelle. La loi
accorde 98 jours pour ces congés, ce qui est court, d’autant plus qu’il y a une
carence en matière de crèches et de garderies dans tout le pays.
Pendant le congé, le
salaire est suspendu et versé au retour au travail. Sachant qu’une boîte de
lait coûte 3 euros et jusqu’à 7 euros pour les laits réservés au traitement de
pathologies, la situation est invivable pour les mères actives (et aussi celles
qui ne travaillent pas !).
Tout est fait pour
les dissuader de travailler, donc, et les cantonner au foyer domestique, ainsi
que pour dissuader les femmes qui travaillent d’avoir des enfants. Par
ailleurs, le Comité dénonce la précarité de l’emploi des femmes.
Elles sont beaucoup
plus nombreuses que les hommes à devoir se satisfaire de contrats précaires.
Pour les contractuelles (équivalent de CDD), pas de couverture en cas
d’accidents du travail ou de maladie, ni de congés maternité (si elles sont
malades et ne viennent pas travailler, elles ne sont pas payées et elles
risquent aussi de perdre leur emploi). Les contrats à temps partiel et les
vacations à l’heure sont aussi beaucoup plus nombreux, notamment pour les
femmes d’entretien.
Le Comité prépare
également une campagne sur « L’égalité des chances » professionnelles
pour les femmes, afin de dénoncer les limites qui leur sont imposées dans leur
progression professionnelle : alors que les diplômés sont majoritairement
des femmes, on ne les retrouve que rarement dans des postes de direction. Par
ailleurs, si la loi prévoit la parité, elle n’est appliquée nulle part dans les
faits : au Sénat, par exemple, il y a seulement 4 sénatrices sur 48 ;
au Parlement, seulement 25 % de femmes ; dans les assemblées locales, 13
%, alors que plus de 54 % du corps électoral est composé de femmes.
Dans les
multinationales du sud du pays, l’esclavage moderne et la répression de toute
contestation avec l’aval de la justice et de l’UGTA
Si les droits
syndicaux sont bafoués et les mouvements sociaux cassés dans la fonction
publique, la situation est encore plus catastrophique pour les personnes qui
tentent de revendiquer un minimum de droit dans les filiales des
multinationales présentes dans le Sud algérien, zone d’exploitation des
hydrocarbures (gaz et pétrole).
Il n’existe en effet
pas vraiment de droit du travail pour les travailleurs de ces multinationales.
Les patrons de ces entreprises agissent comme bon leur semble. Cela aboutit à
des horaires de travail extensibles (12 heures par jour au lieu de 8 par exemple,
les heures supplémentaires n’étant que rarement payées), à des conditions
d’hébergement et d’hygiène indignes3, à des différences de traitement entre
expatriés et travailleurs algériens (primes et durée de repos inférieures par
exemple), au mépris et à des insultes envers ces travailleurs.
Face à cette
situation, dans plusieurs entreprises, des travailleurs ont décidé de faire
valoir leurs droits. Si le combat de deux d’entre eux a été fortement médiatisé
depuis 2009, y compris à l’extérieur de l’Algérie (Meryem Medhi et Yacine
Zaïd), d’autres ont également revendiqué des droits en créant une section
syndicale UGTA (alors qu’il n’est pas possible de créer un syndicat autonome
dans le secteur privé). La réponse, pour chacun d’entre eux, a été le licenciement.
Nous n’avons pu
rencontrer Meryem Medhi qui, après 79 jours de grève de la faim, a obtenu un
protocole d’accord avec British Gas deux jours avant notre arrivée. Pour elle,
« tout a commencé en 2008, des conflits répétés avec les responsables, qui
me considéraient comme une menace, vu que je demandais des promotions et des
augmentations de salaire ainsi que des formations, comme le stipulent mon
contrat et le règlement intérieur de la compagnie. De 2007 à 2009, je n’ai
bénéficié en tout et pour tout que de 4 000 DA d’augmentation, ce qui n’est
rien comparé aux collègues.
Concernant les
rotations de plusieurs jours, voire des semaines, que j’ai faites en extra, la
direction des ressources humaines a décidé de ne pas me les payer. Bien que la
loi stipule un paiement double pour chaque jour travaillé5 ».
Face à ses
revendications, British Gas l’a tout bonnement licenciée en novembre 2009. Nous
avons en revanche pu rencontrer Yacine Zaïd (ancien employé à Hassi-Messaoud
d’Eurest/COMPASS, société française de restauration collective) et deux anciens
ouvriers de WeatherFord International (société américaine spécialisée dans le
forage et la prospection offshore), à Hassi-Messaoud également.
Une section syndicale
UGTA a été constituée en décembre 2006 dans l’entreprise de Yacine Zaïd (1 400
adhérents) et il en a été élu secrétaire général. Eurest a refusé de la
reconnaître, nié tous les droits de cette section syndicale et menacé les
salariés, notamment les plus précaires. Deux inspecteurs du travail venus le
constater se sont faits recevoir à coups d’insultes par la direction locale de
l’entreprise.
En avril 2007, la
direction d’Eurest a déposé plainte contre le secrétaire général de la section
syndicale pour « insulte et injure » (affaire montée de toute pièce),
plainte qui a abouti à une condamnation en décembre 2007 (amende de 10 000
dinars), les témoins de Yacine Zaïd n’ayant pu venir témoigner au procès.
Par ailleurs, par
l’intermédiaire du bureau de wilaya de l’UGTA de Ouargla, la section syndicale
a été gelée et son secrétaire général a été suspendu pour une durée
indéterminée en juin 2007.
Par la suite,
diverses plaintes ont été déposées, notamment pour diffamation sur Internet.
Yacine Zaïd a été condamné à trois mois de prison avec sursis et 220 000 dinars
d’amende en juin 2008 et a comparu cinq fois devant les juges d’Ouargla et de
Hassi-Messaoud en novembre de la même année pour la même affaire (accusation de
« menace de mort par mail »).
En mars 2009, la
plainte d’Eurest a été rejetée. Un appel a été déposé et rejeté également. Le
DRH d’Eurest a redéposé une plainte avec la même accusation.
Rebelotte :
passage devant les juges une dizaine de fois entre novembre 2009 et février
2010 pour la même affaire. On peut ainsi noter l’acharnement judiciaire et le
manque de soutien de l’UGTA pour les membres d’une de ses sections.
Les ouvriers de
WeatherFord International, sous-traitant de la grande entreprise nationale
Sonatrach, ont eux aussi voulu monter une section syndicale UGTA dans leur
entreprise. Ils demandaient à être traités sur un pied d’égalité avec les
expatriés (même prime, même temps de repos, etc.). Si dans un premier temps, le
directeur local a fait des compromis, ce dernier a été remplacé et son
remplaçant est revenu sur toutes les avancées.
Une fois la section
syndicale constituée, les dix-huit membres restants du bureau ont été licenciés
en novembre 2008. Or ils exerçaient des emplois spécialisés que seule cette
entreprise propose.
Les ouvriers
rencontrés insistent aussi sur l’arbitraire des primes de licenciements
versées : l’un, après treize ans de travail, s’est vu attribuer 150 000
dinars ; l’autre, travaillant au même poste, 910 000 dinars après six ans
de travail.
Ces syndicalistes
nous ont expliqué que personne ne porte plainte contre ces exactions : les
entreprises de sous-traitance de la main-d’oeuvre sont en général la propriété
de pontes du DRS… Intérêts croisés qui profitent bien aux multinationales…
Face à ces atteintes
aux droits syndicaux et plus largement aux droits des salariés, un Comité
national pour la défense des droits des travailleurs va être créé, affilié au
Snapap, pour défendre et soutenir les salariés qui travaillent dans des
conditions difficiles pour des multinationales dans le Sud algérien.
L’élaboration
en cours d’un code du travail et la menace qu’elle fait peser sur les droits
des travailleurs.
Nous avons également
rencontré un député du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie, un
parti de l’opposition « laïque » qui a longtemps été un soutien actif
du pouvoir), lequel nous a informé qu’un code du travail était en cours
d’élaboration, l’intention déclarée étant d’unifier des règlements épars en un
seul code. Au moment de notre entretien, personne en dehors des membres du
groupe de travail, dont fait partie l’UGTA, n’avait eu accès au contenu
prévisionnel de ce code. Cependant, des doutes planent sur la réelle prise en
compte des droits des salariés et des reculs quant à ces droits ne seraient pas
très surprenants…
Stéphane
(Solidaires) et Valérie (CNT)

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